Mauvais cygne

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Seconde place du concours « Du sang dans les livres » 2020

Depuis son arrivée à Chalon-sur-Saône, Elena appréciait particulièrement les matins du mois de mai. Assise au bord du fleuve, sur les marches du Quai des messageries, elle admirait le pont de Bourgogne et le ciel flamboyant à l’horizon. L’air qui lui caressait le visage lui paraissait étonnement doux alors que la cathédrale Saint-Vincent sonnait seulement 7 h. La ville était déjà bien éveillée et le silence se rompait au fil des minutes qui passaient. Elena sourit lorsqu’elle entendit les sirènes au loin et elle rit presque quand le murmure devint un hurlement. Malgré le crissement des pneus, elle continua à piocher dans sa boîte pour nourrir les cygnes comme à son habitude. Les dizaines de claquements de portières n’avaient pas plus d’effet sur les animaux que sur la jeune femme. Lorsqu’elle entendit le bruit métallique des armes, elle sortit calmement sa main de sa poche et la leva au niveau de sa tête, sans se lever ni même se retourner. Plus aucun bruit ne se fit entendre jusqu’à ce que le pouce d’Elena vienne se poser sur le bouton du détonateur qu’elle tenait fermement. Le déclic que cela produisit sembla résonner plus encore que l’écho en haut d’un sommet.

— Je suis ravie de constater que j’ai désormais toute votre attention inspecteur. dit Elena d’une voix aussi paisible que sereine. Je vous recommande tout de même de reculer de quelques pas, je ne connais pas exactement la portée de ces explosifs et il serait fort regrettable que je lâche malencontreusement ce bouton.

Face à l’île Saint-Laurent, Elena entendit le dispositif policier se mettre en place dans son dos et l’inspecteur demander que l’on fasse intervenir un négociateur.

— J’ai bien peur que vous n’ayez pas le temps pour cela.

— Elena, écoutez-moi ! Nous n’avons pas retrouvé de corps, si vous nous dites où est votre mère, les charges seront moins lourdes. Vous avez des circonstances atténuantes avec tout le mal qu’elle vous a fait.

Les mâchoires d’Elena se serrèrent, une larme coula le long de sa joue et elle renforça son étreinte sur le détonateur en repensant à son fils et aux années qu’elle passait désormais sans lui depuis « l’accident » comme l’appelait sa génitrice. Elle inspira profondément puis continua à nourrir les cygnes sans répondre à l’agent qui semblait
perdre patience.

— Vous êtes la dernière à l’avoir vu, vous nous trimbalez sur votre jeu de piste depuis soixante-douze heures, et maintenant cette mise en scène ! À quoi jouez-vous ?

— Soixante et onze, reprit Elena qui peinait à masquer les sanglots dans sa voix. Je vous ai dit que vous aviez soixante-douze heures pour la retrouver. Il vous reste une heure, un peu moins même maintenant. Et manifestement, il n’y a plus grand monde de disponible pour la chercher si j’en juge par le nombre de voitures présentes ici. Toutefois, je peux vous donner l’adresse de l’hôtel où je loue une chambre depuis que vous avez ravagé mon appartement hier. Appartement dans lequel vous n’avez rien trouvé, n’est-ce pas ?

— Ne vous donnez pas cette peine, j’ai une équipe sur les lieux en ce moment même. Ils ont trouvé du sang dans les livres que vous y avez laissés. J’ignorais que vous étiez passionnée à ce point par la faune aquatique, répliqua le policier, tentant de distraire la jeune femme alors que la voiture qu’il avait demandée arrivait enfin. Soyez raisonnable Elena, ce n’est qu’une question de temps avant que l’analyse ADN ne révèle à qui il appartient. Dites-nous au moins si elle est vivante !

— C’est là tout ce que vous pensiez ignorer de moi inspecteur ? demanda la jeune femme d’un air arrogant.

Face au silence qu’elle obtint pour toute réponse, Elena tenta de distinguer ce que disait l’enquêteur qui s’était vraisemblablement éloigné quand elle entendit soudain une voix familière, une voix qu’elle pensait ne plus jamais avoir la chance d’entendre.

— Elena ? Reste calme, j’arrive. Tout va bien se passer, lui assura son mari.

— C’est tout ce que vous avez trouvé inspecteur ? balança la jeune femme feignant l’indifférence.

— Laissez-le passer ! ordonna le policier à ses hommes.

Adrien, le mari d’Elena, prit place à côté d’elle. Il ne l’avait pas vue aussi radieuse depuis bien longtemps. Un sourire illuminait son visage, ses cernes avaient disparu et un délicat trait noir soulignait ses grands yeux verts remplis d’espoir.

— Quoi que tu aies fait, je te soutiendrai, je te pardonnerai. Mais s’il te plaît, désactive ces explosifs.

Elena tourna la tête vers son mari, elle le regarda comme elle ne l’avait plus fait depuis que leur fils les avait quittés. Après quelques secondes où le temps semblait s’être arrêté, la jeune femme continua à nourrir les cygnes.

— Elena ? Tu as vu que tes cygnes ne sont plus là ? demanda Adrien dubitatif.

— Mais… Je ne donne pas à manger aux cygnes mon amour, répondit Elena paisiblement. Les cygnes ne mangent pas de viande.

Les yeux d’Adrien s’écarquillèrent quand il comprit ce que sa femme venait d’accomplir. Celle-ci rit en voyant la terreur s’immiscer dans le regard de son époux. Elle se leva alors que les cloches sonnaient 8 h et elle fit face à l’armée de policiers.

— Vous avez échoué, inspecteur, balança Elena, avant de lâcher le détonateur.