Répit

Temps de lecture : 2 minutes

Les rayons du soleil pénétraient par les fissures des vieux volets en bois quand j’ouvris les yeux ce matin-là. La douce odeur des madeleines de maman me fit sortir de mon lit bien plus vite que les jours d’école. Je saisis ma robe de chambre et me hâtai de descendre l’escalier en prenant soin de ne pas faire craquer la troisième marche, cela aurait réveillé papa qui était rentré tard des récoltes. Maman était rayonnante dans sa robe bleue du dimanche. Ses longs cheveux bouclés, parfaitement coiffés, reflétaient la lumière du soleil. On me disait souvent que j’avais de la chance, j’avais les mêmes cheveux que maman. Ce que j’approuvais avec un petit sourire, sentant mes joues s’échauffer en regardant mes pieds.
Je m’assis à table et dégustai mon petit déjeuner. Maman éclata de rire avant d’essuyer la moustache que mon chocolat chaud avait dessinée au-dessus de mes lèvres puis elle m’envoya prendre mon bain.


Quand j’eus fini, je revêtis ma robe et demandai à maman de m’aider à remonter la fermeture dans mon dos. Je croisai le regard de papa, qui cirait mes chaussures, pour qu’elles soient parfaites avant que nous n’allions à la messe. Maman me coiffa et papa m’ébouriffa. Elle soupira et il l’embrassa sur le front, ce qui lui rendit instantanément son sourire. J’aimais regarder mes parents. Plus tard, je voulais être aussi heureuse qu’ils l’étaient.
Nous partîmes pour l’église. Au retour, papa m’emmena faire un tour de tracteur jusqu’au champ des Johnson. Ils habitaient la ferme voisine et avaient trois chevaux. Je passais des journées entières à leurs côtés. Monsieur Johnson avait dit à papa que, quand j’aurai huit ans, il m’apprendrait à monter.


Plus tard dans la soirée, maman préparait le dîner. Les effluves de la viande et du bouillon qui me plaisaient tant habituellement me soulevèrent le cœur. Des crampes insoutenables m’obligèrent à m’allonger et des frissons vinrent accentuer mon inconfort. Je sentis, dans mon demi-sommeil, maman me déposer un baiser sur le front. « Elle est brûlante » l’ai-je entendu murmurer à papa. Je distinguai son inquiétude dans le ton de sa voix. Moi, je n’étais pas inquiète, maman s’occuperait bien de moi, et je guérirais dans quelques jours.


Soudain, une vive douleur me frappa à la tête, je ne vis plus rien, il m’était impossible de distinguer si mes yeux étaient ouverts ou fermés. Je sentis une force, invisible, qui m’empêchait de bouger la moindre partie de mon corps. Plus intense encore que la douleur que je ressentais dans mon corps, une douleur s’installa dans mon cœur. Des larmes coulèrent le long de mes joues. Seuls les bras si doux de maman auraient su me consoler. Je tentai de l’appeler, cela me fut impossible tant les sanglots étouffaient ma voix. C’est alors que je vis de la lumière, tout me semblait flou. Je clignai plusieurs fois des yeux jusqu’à retrouver ma vue. J’étais dans mon lit, aucun rayon de soleil ne traversait les volets. C’était normal puisqu’il n’y avait pas plus de soleil que de volets. L’odeur des madeleines avait disparu, laissant place à l’odeur rance de transpiration et de crasse qui semblait gravée dans les murs de l’orphelinat tant elle ne nous quittait jamais.

Si la douleur avait quitté mon corps, elle habitait toujours mon cœur. Encore ce jour, comme tous les précédents, et comme tous ceux qui suivraient. Elle ne me laissait que quelques heures de répit, la nuit, quand je rêvais à cette petite fille que j’aurais pu être, à cette maman qu’il ne m’a pas été permis de connaître, à ce papa dont je ne croiserai jamais le regard et à ce bonheur auquel je n’aurai jamais le plaisir de goûter.